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La mémoire des abysses (nouvelle de 2013)

06 Mai 2187 – La chute de l’héliplane furtif n’a duré que quelques secondes, pourtant l’impact avec l’océan a été brutal. Nous sommes désormais à trois mètres environ de profondeur, mais nous ne cherchons pas à remonter à la surface. Ici, la température de l’eau n’excède pas les huit degrés, et bien que nous ayons ressenti le froid mordant lors de notre immersion, notre organisme s’est déjà adapté à ce nouvel environnement. Nous ne portons aucun vêtement, ils nous seraient inutiles. J’observe mes deux compagnons de route, Fabiela et Gary, qui ne semblent guère apprécier l’expérience. Je les comprends, malgré nos instructions, nous retenons instinctivement notre respiration. Rapidement, je les vois lutter pour ne pas inspirer, mais aucun d’entre eux ne fait le moindre mouvement pour sortir de l’eau. A quoi bon, vu que nous sommes au beau milieu de l’océan Pacifique, et que personne ne viendra nous chercher. Au dessous de nous, à plus de onze mille mètres de profondeur se situe la fosse des Mariannes comme elle fut nommée jadis. Gary est le premier à céder et l’eau pénètre alors dans ses poumons, mais là où n’importe quel autre être humain se serait noyé, je le vois sourire et lever le pouce pour nous encourager à l’imiter. Fabiela n’est pas longue à lâcher prise à son tour, et le même phénomène opère sous mes yeux. Je commence à manquer cruellement d’oxygène et je sais que mon premier test est imminent. Au moment où j’ouvre la bouche, je ressens un changement de morphologie au niveau du cou, des fentes apparaissent de chaque côté, et l’eau qui entre dans mon corps ressort par ces ouvertures, non sans en avoir préalablement extrait la totalité de l’oxygène qu’elle contient. Incroyable… Alors ils disaient vrai. « Vous m’entendez ? », la voix de Gary traverse mon esprit, et son rire fait écho à la frayeur qui doit se refléter sur mon visage. « Oui, je t’entends, c’est extraordinaire ! », répond Fabiela avec son enthousiasme habituel. La communication par ondes marines, grâce à la stimulation des zones inutilisées du cerveau, voilà ce qu’on leur a promis. « Nos amis de NanoSeaCore ont vraiment mis tous leurs espoirs dans notre exploration », leur dis-je en grimaçant un sourire, mais que feront-ils de nous si nous réussissons à accomplir notre mission ? Je garde pour moi cette réflexion stérile, nous avons un long chemin à parcourir, et l’avenir des Hommes se trouve peut-être au bout du voyage. Alors que je leur fais signe d’entamer la descente, une autre pensée, encore plus dérangeante que la première, vient occuper mon esprit : sommes-nous toujours des êtres humains ?


08 Mai 2187 – Mon organisme est en perpétuel changement, je le sens au fond de moi, même si je suis incapable d’en appréhender toute la signification. Gary et Lloren appellent ça une adaptation très accélérée. J’avoue que parfois ça m’effraie. De la peau est apparue entre nos doigts, de mains comme de pieds, nous permettant ainsi d’accélérer notre cadence. J’ai encore du mal à m’habituer à ce nouvel aspect de ma personne. En revanche, la nudité ne me gêne plus, les garçons me lancent parfois des regards approbateurs, mais leurs avances s’arrêtent là. Nous avons été sélectionnés pour notre résistance et nos capacités, tant physiques que psychiques, et nos corps sont proches de la perfection. Moi-même je ne rechigne pas à jeter un œil sur mes deux partenaires. Je me demande à quoi ressemblerait l’enfant issu de nos potentiels accouplements, serait-il, lui aussi, modifié ? Sans aucun doute… Mais bien malin celui qui pourrait prédire le résultat d’une telle union. La pression ressentie augmente de minute en minute, mais pour le moment, elle ne nous affecte guère plus qu’à la surface de l’eau. Nos capteurs internes intègrent instantanément ces données et les convertissent en améliorations de nos processus physiologiques. J’espère seulement que cela fonctionnera toujours aussi bien quand nous atteindrons les grands fonds, et leurs conditions extrêmes…


09 Mai 2187 – Nous avançons bien, plus vite que prévu même, et c’est à peine si nous ressentons la fatigue. J’estime que nous avons pratiquement atteint le palier des trois mille mètres de profondeur. Aucun incident sérieux n’est à déplorer. Les mille premiers mètres se sont révélés plutôt agréables, au milieu des poissons et mammifères marins qui peuplent les lieux. La rencontre avec un groupe affamé de requins aurait pu tourner au drame, mais là encore, notre adaptation a été fulgurante. Notre organisme a synthétisé une molécule qui, dispersée par notre urine, a fait fuir les prédateurs. Passé ce seuil des mille mètres, les organismes vivants sont devenus beaucoup plus rares, et les nutriments qui nous servent d’alimentation également. Gary s’est interrogé sur notre capacité à survivre aussi longtemps sans nourriture, mais c’était une inquiétude vaine. Nous avons rapidement accru notre potentiel de valorisation du peu d’éléments nutritifs à notre disposition. Non, ce ne sont pas les conditions extérieures qui m’inquiètent, mais plutôt notre état mental. Depuis trois jours que nous nageons sans cesse, une immense lassitude s’est abattue sur nous, accompagnée d’un sentiment de solitude exacerbé. L’immensité est plus terrifiante que nous ne l’imaginions. Nos yeux se sont bien habitués à l’obscurité ambiante, cependant nous n’avons aucuns repères auxquels s’accrocher. Fabiela semble particulièrement affectée, je propose de nous arrêter un moment, et de nous serrer les uns les autres. Puisqu’il n’y a rien de réconfortant dans notre environnement, nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes et sur la cohésion de notre groupe. En position allongée, nous restons immobiles, chacun tenant la main de son voisin, Fabiela entre nous deux. Puis, mus par un instinct, une envie plus puissante que n’importe quelle métamorphose, Gary et moi nous rapprochons d’elle, avec douceur, et notre contact semble lui redonner goût à la vie. Les premières caresses électrisent nos corps, nos baisers deviennent fougueux, haletants, et nous faisons l’amour, tous les trois, avec respect et tendresse. « Au moins nous reste-t-il encore une partie d’humanité », leur transmets-je en préservant le plaisir qui m’envahit. Gary affiche un sourire énigmatique mais ne dit mot. Fabiela, elle, ne nous envoie qu’un seul message : « Merci ». Et je peux lire dans ses yeux que nous avons vaincu, pour un temps du moins, la grande dépression des abysses.


12 Mai 2187 – Nous avons franchi les six mille mètres de profondeur et nous nous rapprochons inexorablement de la fosse. Nos changements corporels s’effectuent déjà plus lentement, tant les conditions sont difficiles. Nous sommes obligés de marquer des haltes de plus en plus fréquentes. Nous en profitons pour communiquer et observer les étranges animaux qui s’approchent de nous quand nous restons immobiles. Aujourd’hui, nous avons croisé un spécimen de poisson-dragon inconnu, long de plusieurs dizaines de mètres, et haut comme deux hommes. Il était entièrement blanc, presque translucide, et s’est faufilé entre nous en ondulant, sans même nous apercevoir. Lloren pense qu’il était aveugle, mais recommande néanmoins d’être prudent. Je me demande de quoi peut bien se nourrir une si grande créature. Alors que je m’interroge, j’entends Fabiela exprimer ses doutes, doutes que nous partageons tous : « croyez-vous qu’il y ait une chance pour que nous découvrions comment sauver notre planète là-dessous ? ». Lloren est le plus prompt à répondre, comme toujours : « les initiateurs du Programme le pensent, pourquoi pas nous ? ». Son intervention n’a pourtant pas convaincu Fabiela : « depuis des décennies nous essayons d’enrayer le processus de dérèglement climatique, et de dénicher une autre planète sur laquelle émigrer… Et la réponse à nos problèmes se trouveraient sous nos pieds ? ». Les scientifiques du projet NanoSeaCore ont, en tous cas, choisi d’adhérer à cette théorie. A partir de la découverte de galeries tortueuses partant de la fosse vers les entrailles de la Terre, ils ont imaginé qu’on y trouverait un moyen de la réparer ou au moins d’en retarder l’échéance fatale. « Ça vaut la peine d’essayer », leur dis-je avec un optimisme feint, qui ne trompe personne. A plusieurs milliers de mètres sous la fosse, une source d’énergie inexplicable a brouillé tous les signaux des scanners de pointe de la marine. Là se trouve notre objectif, le but de notre expédition. Là, peut-être, se cache l’unique espoir de sauver les trois milliards d’Etres Humains encore en vie.


16 Mai 2187 – Je suis parvenue à restreindre mes angoisses, à les cloisonner. Mon esprit se nourrit des sensations ressenties lors de mes ébats amoureux avec mes deux compagnons. Sans leur présence, j’aurais failli à ma tâche, sans eux, je serais devenue folle et la panique aurait immanquablement conduit à ma perte. Nous approchons des neuf mille mètres, et il nous faut désormais toute notre concentration pour ne pas pousser nos corps au-delà de leurs capacités d’adaptation. La moindre erreur maintenant se soldera par l’explosion de toutes nos cellules sous l’effet de la terrible pression qui règne en ces lieux. Nous commençons également à ressentir la fatigue physique, et Gary, comme Lloren, préconisent toujours plus de repos. « Il n’y a pas lieu de se précipiter », disent-ils, « une journée de plus ou de moins ne changera pas le destin de la planète, notre mort, par contre, certainement ». Je le sais bien, mais j’aimerais en finir au plus vite, dans quelques jours, nous apercevrons le fond. Comme j’ai hâte de poser le pied sur ce sol jamais foulé par l’Homme. Qu’allons-nous y découvrir ? Je suis à la fois impatiente et tétanisée par la peur de l’échec. Même avec nos améliorations, je doute fort que nous puissions survivre à l’annihilation de la couche d’ozone. Je me souviens du regard du scientifique en blouse blanche qui nous a demandé de rentré dans la capsule, à bord de l’héliplane. Il avait les yeux tristes, comme si lui-même doutait de sa technologie. Nous sommes restés une heure dans un nuage dense de nanomatériaux intelligents qui sont venus se greffer aux différents points clés de notre organisme. Notre matériel génétique a subi de profonds bouleversements, et personne n’a vraiment idée des conséquences d’un tel traitement sur la santé. En tous cas, c’est bien lui qui, pour le moment, nous maintient en vie.


17 Mai 2187 – Gary est mort. J’ai beau me répéter ces quelques mots en boucle, je ne parviens pas à y croire. Fabiela et moi poursuivons notre descente, faute d’autres choix, mais nous sommes proches du renoncement. Gary est mort. Et ce ne sont ni les prédateurs des grands fonds, ni l’insoutenable pression ou les températures glaciales, ni même le manque de nourriture qui sont responsables de son décès. Une vague. Une vague scélérate, à l’intérieur de l’océan. On ne nous avait pas mis en garde contre ce type de phénomène, nous ignorions même leur existence. Jusqu’à maintenant. Elle était puissante, haute de plusieurs centaines de mètres, si tant est qu’on puisse définir une hauteur au fond de l’eau. Fabiela et moi l’avons sentie arriver un tout petit peu plus tôt que Gary. Un manque d’inattention, d’une demi-seconde, il n’aura rien fallu de plus. Nous nous sommes stabilisés dans la seule position adéquate pour traverser la vague, Gary n’en a pas eu le temps. Il a décollé, littéralement, mais à une vitesse telle que même la meilleure technologie n’a pas pu le sauver. Il n’a pas eu l’occasion de souffrir, et s’est éparpillé dans le courant. Sans doute servira-t-il de nourriture aux êtres mystérieux peuplant ces profondeurs. Les ressources ici se font tellement rares qu’aucun gaspillage n’est tolérable. J’estime que nous avons franchi la barre des dix kilomètres. Malgré toutes nos belles potentialités, rien ne nous aide à surmonter l’infinie tristesse qui nous accable. « Je n’en peux plus. Continues sans moi… Sauve les Humains », le message de Fabiela me parvient dans un murmure, c’est à peine si je l’entends. Perdu dans mes pensées, je n’avais pas remarqué qu’elle s’était arrêtée. Je la cherche du regard, en vain. « Où es-tu ? », je mobilise toute ma concentration pour lui envoyer ces trois mots. Seul le silence fait écho à ma question. Je remonte alors avec l’énergie du désespoir, mais comment savoir dans quelle direction chercher ? « Où es-tu ? », j’ai beau renouveler sans cesse mon interrogation, je ne reçois aucune information en retour. Fabiela a quitté ma zone de transmission, ou pire, mais je ne veux surtout pas imaginer le pire. Je m’arrête brusquement et tente de réfléchir au meilleur comportement à adopter. En toute objectivité, je sais que mes chances de la retrouver sont proches de zéro. « Où es-tu ? », je hurle une dernière fois, avant de m’avouer vaincu. Toute cette agitation a épuisé mes ressources, et je laisse à mon organisme le temps de récupérer ses forces. A quoi bon ? Je ne dois pas abandonner maintenant, alors que le dernier espoir repose tout entier sur ma réussite. Et pourtant…


19 Mai 2187 – J’y suis, au point le plus profond jamais atteint par l’Homme. Quand j’ai posé mes mains sur le sol, je n’ai pu retenir mes larmes. Mon corps est désormais en lutte permanente pour résister aux conditions extrêmes, mais la douleur physique que cela occasionne n’est rien en comparaison de mes souffrances morales. Ici, chaque sentiment est exacerbé, décuplé, et sans mon entrainement, mon esprit aurait perdu toute cohérence. Mon entrainement… Cela me semble tellement loin déjà. A peine deux semaines pour eux, une éternité pour moi. Le manque engendré par l’absence de mes compagnons est le plus difficile à supporter. Je n’ai reçu aucune nouvelle de Fabiela pendant ces deux derniers jours. Ça n’est pas une surprise, néanmoins chaque minute qui s’écoule sans elle ajoute un peu plus de pression sur mes épaules. Je n’ai pas encore perdu l’espoir de la revoir en vie, je m’y accroche comme à une bouée de sauvetage, c’est pour elle que je poursuis ma mission, pour elle seule.


20 Mai 2187 – Il y a quelque chose d’étrange dans cet environnement, quelque chose que je ne parviens pas à cerner. Depuis hier, je longe la fosse à la recherche de cette fameuse ouverture sur les galeries sous-terraines. Et sous-marines, par la même occasion… Mais il n’y a rien, si ce n’est des cheminées hydrothermales que je dois éviter par tous les moyens. Alors que la température de l’eau est de deux degrés tout au plus, celle des cheminées atteint parfois les quatre-cents degrés, de quoi bouillir instantanément. Je me dis qu’il doit exister des manières plus agréables de mourir. Au cours de mes investigations, j’ai croisé bon nombre d’animaux de toutes tailles, certains bioluminescents, et concentrés dans des zones spécifiques, formant un véritable écosystème. Aucune espèce ne m’a paru menaçante jusqu’à présent, mais je reste sur mes gardes. Depuis des heures, j’ai la très déplaisante sensation d’être épié, mais si c’est le cas, mes mystérieux observateurs savent se rendre invisibles. J’ai déjà sillonné un périmètre bien plus large que celui qui nous avait été présenté lors du brief. S’il y avait eu un accès, il ne m’aurait pas échappé. Se pourrait-il que les relevés des scanners aient été mal interprétés ou tout simplement faux ? Serait-ce la fin du voyage ? La fin de notre monde ? Je m’assois sur le sol et m’autorise un instant de relaxation. Suite à quoi je projette de reprendre pas à pas mes recherches, consciencieusement, pour la dernière fois. Si vraiment il n’y a rien ici, alors je demanderai à mes nanomatériaux de m’ôter la vie, sans douleur. Remonter bredouille n’aurait aucun sens, et l’océan est désormais mon élément. A moins que… Une idée vient de traverser mon esprit, aussi fulgurante qu’inattendue. Elle me paraît tellement évidente que je ne saisis pas comment j’ai pu passer à côté : l’entrée des tunnels se situent dans l’une des cheminées. Il me suffit de repérer celle qui n’est pas ou plus en activité.


21 Mai 2187 – Je perds la raison, c’est la seule explication possible. J’ai refait le tour de la zone, exactement le même que la fois précédente. J’ai compté quatre-vingt douze cheminées, dont plus de la moitié inertes. Lors de ma première visite, je n’ai pas souvenir d’en avoir détecté une seule éteinte. Evidemment puisqu’elles étaient toutes en activité, j’en mettrais ma main au feu, si j’ose cette expression, appropriée à la situation. Dans ces conditions, comment repérer la seule cheminée qui mène vers l’inconnu ? Bien sûr, je pourrais toutes les approcher et vérifier par moi-même, mais je sens qu’il y a un élément qui m’échappe. Je ne suis pas un spécialiste des grands fonds mais je ne crois pas qu’une cinquantaine de cheminées puissent, naturellement, cesser toutes projections en seulement quelques heures. Mon raisonnement aboutit donc à la conclusion que quelqu’un, ou quelque chose, est responsable de ce phénomène. Autrement dit, rien ne me garantit que l’activité ne reprendra pas au moment même où je serai au plus près pour regarder dans le puits. Cela semble inconcevable, mais que savons-nous réellement de cet endroit ? Si peu de choses en vérité…


23 Mai 2187 – Quarante-huit heures de gaspillées, à étudier, observer, écouter aussi, mais rien n’a changé, rien du tout. Pas une des cheminées nouvellement éteintes n’a remontré un semblant de vigueur, c’est comme si elles étaient mortes depuis des années. Même les animaux évoluant autour de ces sources chaudes se sont réfugiés ailleurs. A moins qu’ils n’aient jamais été là, parfois je me prends à douter. Peut-être que les nanomatériaux implantés dans mon cerveau ont comme effet indésirable de me forger des souvenirs de toute pièce. Si mes compagnons étaient avec moi, nous pourrions au moins comparer nos informations, mais je suis seul, et dois m’en contenter. Je n’ai plus le choix, je dois sélectionner une cheminée et tenter ma chance. J’ai bien analysé la zone, et j’ai repéré celle qui aurait pu, le plus logiquement, échapper à ma vigilance au cours de ma première visite. J’avoue ne pas ressentir une très grande confiance dans cette méthode de sélection. Mon nano-enregistreur devrait pouvoir résister à ces hautes températures, si d’aventures la mienne s’arrêtait là ! Nul doute que vous remettrez facilement la main sur nos mémoires, pour tout le bien que cela fera…


24 Mai 2187 – « Projette toi en arrière, vite », j’ai transmis ces paroles avec tant de force que son corps a réagi instinctivement, le contraignant à reculer d’un mouvement brusque. Un homme non amélioré aurait perdu deux ou trois secondes à assimiler l’information, et il serait parti en fumée. L’éruption s’est déclenchée soudainement, sans autres signes précurseurs, et Lloren sait alors que je viens de lui sauver la vie. Il me regarde avec des yeux éberlués, il se trouve encore en état de choc, mais se remet d’aplomb rapidement. J’affiche mon plus beau sourire, celui auquel il ne peut résister, et j’ai plaisir à constater à quel point il est heureux de me voir. A vrai dire, le bonheur est partagé. J’ai bien cru que je ne remettrai jamais la main dessus. Il s’en est d’ailleurs fallu d’un cheveu, et cette pensée me fait frémir. Heureusement, je suis arrivée juste à temps. Nous nous éloignons un peu de la cheminée, et je sens que les questions se bousculent dans sa tête. Pourtant, aucun mot n’atteint mon esprit, il attend que je prenne les devants, sans me bousculer. Je lui explique alors pourquoi je l’ai abandonné, comment j’ai juste décidé de fermer les yeux et de me laisser dériver. Je lui avoue avoir ressenti un énorme bien-être dans le renoncement, même si j’en ai honte aujourd’hui. J’ai ainsi perdu toute notion du temps, mais quand j’ai rouvert les yeux, j’ai compris que j’avais commis une erreur. Si j’étais prête à mourir, sans doute pouvais-je décaler l’échéance de quelques jours pour, au moins, découvrir ce qui se cachait en dessous des abysses. C’est dans cet état d’esprit que j’ai parcouru, aussi vite que je l’ai osé, les dernières centaines de mètres jusqu’à la fosse. Contrairement à Lloren, quand je suis arrivée au niveau des sources hydrothermales, je les ai trouvées dans la même configuration qu’aujourd’hui. J’aurais donc immanquablement plongé dans le piège, s’ils avaient échappé à ma vigilance. Je crois qu’ils ne m’ont pas entendue approcher, au moins au début, et c’est à ce hasard que Lloren doit mon intervention in extremis. Malgré mes observations, je serais bien en peine décrire ce qu’ils sont. Des petits êtres à deux pattes, d’une dizaine de centimètres tout au plus, portant une sorte de pierre de lave sur le dos. Tellement nombreux qu’en se serrant les uns les autres, ils parvenaient à boucher les émanations sortant naturellement des cheminées. Quand j’ai voulu les voir de plus près, ils ont finalement repéré ma présence, et se sont immobilisés. C’était véritablement impressionnant. Dans cette position, l’impression d’avoir affaire à un cratère bouché par un éboulis était totale. Mais j’étais désormais méfiante, au lieu de me diriger vers ces drôles de créatures, j’ai attrapé une roche au sol, et me suis placée à quelques mètres au dessus de la source. Je l’ai lâchée à la verticale, et me suis éloignée prudemment. Quand la roche les a percutés, ils ont disparu à une vitesse fulgurante, libérant alors la fureur de la cheminée. C’est à cet instant que j’ai compris que Lloren courait un grave danger…


25 Mai 2187 – L’existence nous joue parfois de sacrés tours. J’avais perdu la foi, en ma mission, en l’humanité, j’avais perdu l’espoir, l’envie… Et Fabiela est venue tout chambouler. Nos retrouvailles se sont révélées incroyables, intenses et passionnées, presque sauvages. Ensemble, nous nous remémorons l’importance de notre quête. Riches d’un nouvel élan, nous partons à la conquête du monde sous-terrain. Avec la technique utilisée par Fabiela, il nous est facile de déterminer la cheminée qui n’en est pas vraiment une. L’ouverture vers les profondeurs de la Terre, assez large pour que nous puissions nous y engouffrer tous deux de front. Nos mystérieux voisins ne se sont plus manifestés, je crains pourtant qu’ils ne se contentent pas d’en rester là. « Tu penses que ce sont eux qui ont creusé ces tunnels ? », me demande Fabiela, tout aussi consciente des dangers. Les galeries sont bien trop régulières pour être le résultat d’un phénomène naturel. « Peut-être… », quoi répondre d’autre ? En vérité, je l’espère sincèrement. S’ils sont étrangers à ce phénomène, alors cela signifie que d’autres créatures hantent cet endroit. « Et bien plus imposantes celles-là ! », je n’ai pas partagé mes pensées, mais Fabiela a apparemment suivi le même raisonnement. Je lui souris en faisant une légère grimace, mes sentiments à son égard évoluent d’heure en heure. Cela m’inquiète. Les fondateurs de NonoSeaCore nous ont inculqué la nécessité d’achever notre objectif, au détriment de nos vies si cela est nécessaire. Mais je m’interroge : s’il me fallait choisir, serais-je encore capable de la sacrifier au nom de l’intérêt général ?


26 Mai 2187 – J’ai beau ne pas être claustrophobe, la dernière journée m’a semblé interminable et cauchemardesque. Les voies sont infiniment plus nombreuses que ce que les radars ne laissaient supposer. Autrement dit, nous nous dirigeons à l’instinct, en ciblant, dans la mesure du possible, les accès qui nous paraissent descendre toujours plus profondément. Très larges au début, les galeries se sont rapidement rétrécies, nous forçant à avancer en file indienne, en se tirant à la force des bras parfois pendant des heures. Après les grands espaces marins, le dépaysement est total, seul demeure constant le milieu liquide dans lequel nous évoluons. Nous avons perdu tout sens de l’orientation, tant les croisements se sont succédés. Nous n’en parlons pas, mais tous deux sommes conscients qu’un retour en arrière ne sera pas chose aisée. Encore faudrait-il pouvoir faire demi-tour, ce qui est inenvisageable dans le type de boyaux que nous parcourons. Si nous ne trouvons rien au bout du chemin, rien qu’une voie sans issue, alors nous périrons bêtement, coincés sous des tonnes de roches et d’eau. En plus des galeries principales, des dizaines d’autres trous plus petits, partant dans toutes les directions, nous laissent imaginer un gigantesque réseau sous-terrain pour des êtres de taille réduite. Nous supposons qu’ils sont utilisés par les mêmes créatures observées à la surface. Néanmoins, il n’y a pas âme qui vive sur notre chemin. Nous ignorons s’il faut nous en réjouir ou nous en préoccuper. Lloren ouvre la marche, et je l’observe s’échiner à franchir un obstacle particulièrement étroit. Sa peau nue frotte contre les arêtes des parois, y laissant de grandes trainées de sang et des morceaux de chair. Je préfèrerais ne pas assister à ce spectacle, surtout quand j’ai conscience qu’il me faudra subir le même traitement. Heureusement, certains de nos nanomatériaux agissent spécifiquement sur les cellules souche, en les multipliant à l’envie, ce qui nous permet de régénérer rapidement nos pertes épithéliales. Parallèlement à ce phénomène, les transmissions nerveuses conduisant à la sensation de douleur sont maintenues bloquées en permanence, pour prévenir toute défaillance. Il n’en reste pas moins que la vision de nos blessures n’a rien d’agréable. Après ce passage délicat, Lloren recommande une pause, pour laisser le temps à notre organisme de se reconstituer. Nous avons beau ne pas souffrir, si nous aggravons encore nos lacérations, nous risquons tout autant d’y succomber qu’un Humain ordinaire…


27 Mai 2187 – Nous sommes suivis. J’entends des sons liés à des déplacements, de très nombreux déplacements. J’ai mis du temps à les percevoir, Fabiela également, mais je me demande maintenant s’ils n’étaient pas avec nous depuis la première heure dans ces tunnels. Quoiqu’il en soit, nous ne ressentons aucune menace dans cette filature. Peut-être sont-ils simplement curieux ? Fabiela a émis une autre hypothèse, bien moins réjouissante. Elle se demande si ces petites créatures ne sont pas en train de boucher toutes les galeries empruntées, de la même façon qu’elles obstruaient l’évacuation des cheminées. Si c’est le cas, alors nous ne reverrons jamais la lumière du soleil. Mourir ne m’effraie pas, mais entrainer Fabiela à sa perte m’angoisse profondément. Nous avançons de plus en plus lentement, nos tissus peinent à se reconstruire et certaines lésions ne cicatrisent déjà plus entièrement. Nous avons l’impression que des semaines se sont écoulées depuis notre entrée dans la cheminée. Alors que je ne l’espérais plus, j’aperçois une ouverture au bout de la galerie. Mon premier réflexe est d’envoyer un message d’encouragement à ma partenaire, et d’accélérer mon rythme pour appréhender cette nouveauté. Je débouche sur une sorte de cavité dans la roche, longue de plusieurs centaines de mètres, à peine plus haute que ma taille en position verticale. Néanmoins, il s’agit là d’un véritable luxe en comparaison des derniers jours. Un nombre impressionnant de galeries semblent aboutir à cet endroit, je me demande comment déterminer celui qui nous mènera à destination. Mais dans l’immédiat, nous nous laissons emporter par l’euphorie que nous procure un tel espace et je m’autorise même à fermer les yeux un petit instant. Ce sont les cris de Fabiela dans mon esprit qui me tirent violemment de mes songes. Je regarde autour de moi et la vois cogner des deux poings contre une paroi, sans le moindre résultat. « Que… », je m’apprête à lui demander à quoi elle joue quand je réalise que la paroi sur laquelle elle épuise ses forces était, quelques minutes auparavant, l’ouverture de la galerie par laquelle nous sommes arrivés. Pris d’un affreux pressentiment, je parcours l’ensemble de la cavité pour constater que toutes les voies sont désormais bouchées. « Pris au piège », me lance Fabiela qui a abandonné sa vaine rébellion. Je glisse ma main sur la paroi, et n’y sens aucune aspérité, pas la moindre hétérogénéité. « Ce sont les mêmes individus qu’à la surface… Ils se sont agglomérés, littéralement, pour ne former qu’un seul bloc. Je les ai vus s’approcher séparément, des milliers d’entre eux, mais leurs pierres de lave ont fusionné, aussi invraisemblable que cela puisse paraître », m’explique Fabiela, en réponse à mon air interrogateur. Aussi dramatique que soit notre situation, une intuition profonde me laisse à penser que nous ne sommes pas encore au bout de l’aventure. Si ces êtres vivants voulaient simplement nous murer vivants, pourquoi avoir attendu si longtemps pour passer à l’action ?


28 Mai 2187 – Le calme et la confiance de Lloren sont communicatifs. Puisque nous sommes dans l’incapacité de poursuivre, nous reprenons des forces, et profitons du temps qu’il nous reste pour nous découvrir l’un l’autre. Je me dis qu’il y a pire façon de quitter ce monde qu’en présence de la personne que j’aime. J’estime que nous nous situons à environ deux kilomètres en dessous du point le plus bas de la fosse océanique. Nous ne devons plus être très loin de la source d’énergie tant convoitée par nos commanditaires. Sauf que ces derniers n’avaient pas envisagé une seconde qu’elle puisse être protégée. Nous sommes sans défense contre nos geôliers, dépendants de leur bon-vouloir. Lloren est persuadé qu’ils nous laisseront l’approcher, j’admire son optimisme. D’après lui, nous n’avons pas pu arriver jusqu’ici par hasard. Je crains qu’il ne cherche un sens là où il n’y a peut-être rien… Quoiqu’il en soit, mieux vaudrait que cette situation ne traine pas trop, malgré nos extraordinaires capacités d’adaptation, l’infime quantité de nutriments disponibles dans ce milieu finira par causer notre perte. Pour compenser ce manque, je me nourris des nombreux rapports sexuels que nous partageons, tantôt doux, tantôt enflammés, toujours riches en sentiments. Nous avons beau savoir que cet état de bonheur relatif n’est que provisoire, il est notre seule protection contre les épreuves semées sur notre route. Nous avons développé une véritable relation fusionnelle, à tel point que je suis en mesure de ressentir les émotions de Lloren, et lui les miennes. Nous ne formons plus qu’une seule et même entité, ce qui va à l’encontre des principales règles élémentaires que l’on nous a enseignées. Quand j’évoque cette idée, Lloren assène sa réponse avec colère : « au Diable le règlement, qu’ils viennent donc le faire respecter à ces profondeurs. Jusque-là, je ne laisserai rien ni personne nous séparer ». Puis il conclut : « notre avenir sera désormais commun ou ne sera pas ». Je lui souris… Qu’il en soit ainsi !


30 Mai 2187 – Une galerie, et une seule, vient de s’ouvrir. Nous n’en sommes pas vraiment étonnés. Je me sens admirablement bien, et je sais qu’il en est de même pour Fabiela. Hier, une étrange substance noirâtre est venue se mélanger à l’eau de la cavité. Nous avons immédiatement pensé à du poison, et nous sommes étreints avec l’énergie du désespoir, mais notre inquiétude s’est vite transformée en joie, puis en gratitude. Le produit injecté à notre milieu contenait, en quantité optimale, l’ensemble des éléments nutritifs réclamés par nos organismes. Après seulement quelques minutes passées dans ce mélange, nous avons récupéré un état de santé similaire voire supérieur à celui du premier jour. Il ne s’agissait donc que d’une question de temps avant que nos gardiens ne se manifestent. Voilà qui est fait ! J’en suis encore à me demander s’ils nous invitent à les rejoindre ou si nous devons les attendre ici quand je perçois un changement majeur dans notre environnement. Un mini ouragan sous-marin se créé de nulle part, et un puissant courant nous entraîne tous les deux vers l’unique chemin disponible. Même si je mettais toutes mes forces pour lutter contre ce phénomène, je ne parviendrais qu’à ralentir le mouvement sans pouvoir l’inverser. Je me laisse alors glisser, sans autre résistance, et constate que Fabiela a adopté la même posture. En réalité, le trajet à travers les galeries se révèle plutôt agréable, chacune d’entre elles étant assez large pour nous recevoir sans que nous ayons à heurter la roche. A la vitesse où nous avançons, et compte-tenues des trajectoires de notre parcours, je devine que nous nous enfonçons d’approximativement trois cent mètres toutes les dix minutes. Au bout d’une heure environ, notre progression s’arrête brusquement, à l’entrée d’un tunnel qui, à première vue, n’a rien de différents des centaines d’autres déjà parcourus. Nous nous engageons à l’intérieur, en nous tenant par la main, et tombons rapidement sur une nouvelle paroi, d’un genre inconnu. Epaisse d’environ un mètre, nous pouvons néanmoins voir à travers jusque l’autre côté. La structure semble fluide, visqueuse, et plus étonnant encore, je constate qu’il n’y a pas d’eau dans l’énorme puits qui fait suite. Je m’approche prudemment, mais alors que j’effleure la paroi avec la main, je suis littéralement happé par le bloc et mon corps tout entier, puis celui de Fabiela se retrouvent bientôt englués à l’intérieur. Je tente de ne pas céder à la panique, pendant que les modifications internes s’enchainent à un rythme endiablé. J’aperçois le visage effrayé de ma partenaire et tente de la rassurer mais les transmissions de pensées n’ont pas d’efficacité à travers cette masse visqueuse. Soudain, sans prévenir, nous sommes recrachés de l’autre côté, pour réaliser qu’il n’y a que le vide sous nos pieds. J’agite bêtement les bras, comme si cela allait suffire à arrêter ma chute, et commence à tomber…


15 Juin 2187 – Cela sera mon dernier enregistrement. Je laisse une date pour marquer la continuité, bien qu’elle n’ait aucune valeur par ici. Les Humains de la planète Terre n’entendront jamais notre histoire, mais peut-être sera-t-elle reprise par nos descendants. Il le faut. Lloren et moi seront bientôt l’unique mémoire de ce que fut le règne des hommes. Notre chère planète bleue est vouée à périr, et il n’y a rien que nous puissions faire pour l’en empêcher. Le gardien des univers a estimé que notre espèce était trop destructrice et primaire pour mériter d’être sauvée. Il s’est adressé à nous pendant notre chute, notre interminable chute. A vrai dire, il était surpris par nos capacités, surpris que nous possédions la technologie capable d’une telle adaptation et que nous l’ayons si peu utilisée. Nous lui avons expliqué que nous n’étions que des prototypes, et que la science dans ce domaine n’en était qu’à son balbutiement. Nous avons justifié notre démarche, argumenté avec véhémence pour le salut de l’humanité, mais il est resté impassible. Alors que la colère et la révolte nous submergeaient, le gardien nous a ouvert les yeux, en partageant un peu de son savoir, et nous avons compris… Chaque petit être avec sa pierre de lave était en réalité un porteur de cellule, l’ensemble des porteurs disséminés à travers le monde formant un tout immatériel que j’appelle ici le gardien. Cette entité, par des mécanismes qui échappe à ma compréhension, est en mesure de ressentir l’état de la planète. Nous avons partagé l’horreur de sa dégradation quotidienne, de sa souffrance, et de l’inéluctable dénouement devant la folie des Hommes. J’ai pleuré comme une enfant, et cette sensation d’immense gâchis reste gravée au plus profond de mon âme. Nous avons compris que nous méritions notre sort, que nous en étions les seuls responsables. Puis, sans prévenir, nous nous sommes retrouvés sur ce sol changeant, au bord d’un océan de couleur rose, alors que plusieurs soleils se reflétaient sur la surface de l’eau. Une voix vieille de plusieurs millénaires a surgi dans nos esprits : « j’ai vu votre amour, peut-être méritez-vous une nouvelle chance, puissiez-vous ne pas reproduire les erreurs du passé »… J’ai regardé Lloren, et il m’a pris dans ses bras. Depuis, nous avons exploré notre nouvelle planète, des animaux totalement exotiques nous ont accueillis, toute forme de vie a ici une place équivalente. L’intelligence n’est pas la propriété des Humains, c’est ce que nous aimerions transmettre. Et, ah oui : je suis enceinte…

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