top of page

Le Petit Poucet ou comment créer sa propre légende (nouvelle de 2013)

Ne croyez pas aveuglément les faits qui vous sont narrés à travers les contes pour enfants. Ils ne sont écrits et relatés que par ceux qui y survivent. Vous pensiez connaître la véritable histoire du Petit Poucet ? Vous vous trompiez ! Celle que je vais vous proposer, et que je tiens pour authentique, est de loin bien plus terrifiante…


Il était une fois une petite maison en bois, sale et sinistre, construite non loin d’un mince ruisseau, s’élargissant rapidement en direction du Sud. De l’autre côté de l’eau se situait l’orée d’une forêt de conifères, d’une densité peu commune. Dans ce paysage de vallons et de vallées, dominé par la nature, la lugubre habitation faisait figure d’anachronisme. Pourtant, malgré son aspect délabré, la maisonnette était bel et bien habitée, par une famille des plus originales. Y vivaient un Bûcheron et une Bûcheronne, qui avaient sept enfants, tous garçons, âgés de sept à dix ans. Les six premiers étaient venus au monde par paires de jumeaux véritables, à seulement neuf mois d’intervalle. Leur ressemblance était telle que les parents étaient bien en peine de les distinguer et, faut-il le préciser, peu enclins à fournir le moindre effort afin d’y parvenir. Pour remédier à ce problème, ils avaient opté pour une méthode simple… et barbare. A l’aide de son large couteau denté, celui-là même utilisé quotidiennement dans son travail, et préalablement chauffé dans les braises, le bûcheron grava sur la joue gauche de chaque jumeau la première lettre de leur prénom. Ses gestes étaient maladroits et grossiers, le résultat en fut épouvantable. S’il devint ainsi plus aisé de les reconnaître, la marque brûlante défigura irrémédiablement leurs traits, et rongea leurs âmes. Le septième enfant, quant à lui, naquit sans son double, mais il était tellement petit et silencieux que ses géniteurs crurent à une fausse couche. Sans s’en préoccuper plus avant, six bouches à nourrir étant déjà bien suffisant pour ne pas regretter une septième, le bûcheron jeta l’enfant sur le tas de détritus à l’extérieur de la maison. Il fût laissé pour mort pendant un jour et onze heures exactement, jusqu’à ce que ses cris répétés ne finissent par alerter ses parents. Ils constatèrent alors leur méprise, sans que pour autant aucun amour paternel n’en résulte. En réalité, c’est même plutôt l’inverse qui se produisit. Loin de se réjouir de cette « résurrection », ils se sentirent bien encombrés par ce pourtant si petit être. A peine plus gros que le pouce de son père, ils le baptisèrent le petit Poucet. De par son apparence « unique », il échappa au cruel traitement subi par ses frères, ce fût sa seule faveur. Rapidement, les bûcherons se mirent dans la tête l’idée que leur plus jeune fils était seul responsable de tous leurs ennuis. Le travail prenait du retard à cause de conditions météorologiques désastreuses ? C’était la faute du Petit Poucet. Les cultures dans le jardin ne donnaient pas assez de fruits et légumes ? C’était encore la faute du Petit Poucet. Une poule venait à disparaître ? Idem… Sans compter que ses parents ne se contentaient pas de l’accabler de reproches, le moindre prétexte était bon pour lui infliger une sévère correction. Pire encore, en grandissant, ses frères furent encouragés à agir de même, ce qu’ils accomplirent avec d’autant plus de plaisir qu’ils lui jalousaient la pureté de son visage. Le Petit Poucet devint ainsi le souffre-douleur de toute la famille, et cette injustice éveilla en lui une rancœur sans borne. A sept ans, c’était un garçon délicat et discret, ce qui lui valait les brimades et le mépris de sa fratrie. Aux yeux de ses parents, il passait pour un incapable et un idiot, tout juste adapté à servir de défouloir. Pourtant, derrière cette façade se cachait un esprit bien plus vif et aiguisé que quiconque aurait pu imaginer. Même s’il ne disait mot, le Petit Poucet enregistrait le moindre petit détail, et attendait patiemment l’heure de sa vengeance. Certes il n’avait pas son initiale tailladée dans sa chair, mais rares étaient les jours où il ne recensait pas un nouvel hématome, une nouvelle blessure ou une douleur sourde et lancinante. La perversité et l’imagination sadique de ses frères ne connaissaient apparemment aucune limite et il fut le cobaye forcé de tous un tas d’expérimentations, plus malsaines et douloureuses les unes que les autres. C’est d’ailleurs au cours de l’une d’elles, en tentant d’échapper à ses bourreaux, qu’il faillit perdre la vie quand un des frères le fit trébucher vicieusement dans les escaliers. Il avait alors dégringolé les marches deux à deux, et avait atterri, brisé, à l’étage inférieur. Ce jour-là, il n’avait dû qu’à la chance, si tant est qu’on pouvait décemment parler de chance, de n’avoir pas le cou rompu. Le reste du temps, son calvaire prenait fin quand, sous l’humiliation et la souffrance, il ne parvenait pas à retenir ses larmes plus longtemps. En pleurs, devant les regards amusés de sa famille, le Petit Poucet baissait la tête et nourrissait sa haine, implacable, dévastatrice…


Un soir, alors que l’année se révélait particulièrement difficile pour la famille, les deux bûcherons tinrent un petit conciliabule dans le salon alors que les enfants étaient couchés. La famine faisait rage, et le Petit Poucet, qui n’avait rien avalé depuis trois jours, ne parvenait plus à trouver le sommeil tant son estomac le tiraillait. C’est ainsi que, éveillé dans son lit, il devina que ses parents tramaient quelque chose. Curieux et malin, il profita de sa petite taille pour se rapprocher discrètement de la cheminée, et se glisser derrière l’escabelle de son père. La cachette était précaire mais ni sa mère, ni son père ne lui prêtèrent la moindre attention. En spectateur anonyme et privilégié, il put ainsi suivre l’intégralité de la conversation. Même si l’échange auquel il assista lui fit froid dans le dos, il n’en fut pas surpris outre mesure. « Je ne vois aucune autre solution », expliquait le bûcheron d’une voix tranchante, « nous ne sommes plus capables de les nourrir, et je me refuse à les voir mourir de faim sous mes yeux ». « Ne pouvons-nous pas, au moins, en garder un ou deux ? », demanda sa femme, presqu’en suppliant. « Vois l’état de nos finances, tu sais bien que c’est impossible. Non, c’est décidé, nous les emmènerons demain au bois, et, pendant qu’ils s’amuseront à ramasser quelques brindilles, nous nous éclipserons sans être vus », rétorqua-t-il calmement. La bûcheronne finit par se ranger aux arguments de son mari, quelle mère serait prête à assister passivement au décès de ses enfants ? C’est donc avec fatalisme et tristesse qu’elle alla se coucher. Le Petit Poucet, qui n’avait pas perdu une miette de cette scène surréaliste, remonta tranquillement dans sa chambre, et attendit le petit matin. Au cours de la nuit, il élabora un plan qui, s’il se déroulait selon ses estimations, allait lui permettre d’inverser, une bonne fois pour toutes, le cours des évènements. Il se leva aux premières lueurs de l’aube, sortit sans bruit de la maison et se rendit au bord du ruisseau. Sur la rive, il ramassa des petits cailloux blancs et lisses, et les glissa dans les poches de son pantalon. Il dénicha également un vieux clou rouillé, et se mit en quête de ces étranges éponges végétales, de formes arrondies, qui poussaient de façon erratique le long du cours d’eau. Il en emplit un plein sac, subtilisé plus tôt dans la cuisine, puis retourna dans la maison, en prenant soin de ne réveiller personne. Une fois dans la chambre, il déposa judicieusement le clou rouillé au pied du lit de son frère le plus brutal, là où ce dernier ne manquerait pas de poser le pied dessus. Il s’approcha ensuite du lit de son frère le plus vicieux, se saisit de son pantalon et de sa veste. Minutieusement, il entreprit de les bourrer au maximum d’éponges végétales, sans pour autant rendre suspect l’aspect global de la tenue vestimentaire. Son travail achevé, il revint s’allonger dans son lit, le sourire aux lèvres, préparant déjà mentalement la prochaine étape. Environ une heure plus tard, quand les parents hurlèrent de l’étage en dessous qu’il était temps de se lever, le Petit Poucet fit mine d’émerger lui aussi du sommeil. Les yeux groggys et baillant à s’en faire décrocher les mâchoires, ses frères quittèrent peu à peu leurs lits. Soudain, un cri terrible transperça le silence, les sortant brutalement de leur léthargie, et durant quelques secondes, ce fut le désordre le plus complet. Quand ils reprirent leurs esprits, l’un des garçons gisait face contre terre, le clou rouillé profondément enfoncé dans la plante de son pied gauche. Malheureusement pour lui, en marchant dessus, le clou s’était tordu à l’intérieur de sa chair, ainsi, quand le bûcheron tira sur l’extrémité pour l’en extraire, une belle bande de peau s’arracha dans le même temps. Il hurla, mais on lui ordonna de se taire, les hommes ne criant pas pour un simple bobo, et un solide bandage vint recouvrir la plaie encore à vif. Discret, le Petit Poucet échappa même à la correction qu’il s’attendait à recevoir, tant ses parents avaient l’esprit ailleurs. Evidemment, il se garda bien de prévenir ses frères de l’acte abominable que s’apprêtait à commettre leurs géniteurs. Le moment venu, ils empruntèrent tous ensemble le chemin de la forêt, tandis que le frère blessé, boitant maladroitement, peinait à suivre le rythme. Rapidement, les arbres devinrent si denses qu’ils devaient se serrer les uns les autres pour ne pas se perdre de vue. Ils avaient marché pendant plus d’une heure quand le bûcheron estima qu’ils étaient bien assez enfoncés dans la forêt. Il chargea alors les sept garçons de constituer autant de fagots que possible et, à l’aide de sa hache, s’attaqua à l’arbre le plus proche de lui. Dès qu’ils furent un peu éloignés, les deux parents empruntèrent un sentier détourné, et laissèrent là leurs enfants, sans un regard en arrière. On devait être au milieu de l’après-midi, mais la forêt était tellement épaisse qu’il y régnait une obscurité permanente. Surpris de ne plus entendre les coups répétés de hache contre le tronc d’arbre, les garçons levèrent la tête de leur tâche et réalisèrent avec effroi qu’ils étaient seuls, au milieu de nulle part. Un vent de panique les submergea et tous, hormis le Petit Poucet, se mirent à pleurer, scandant le nom de leurs parents, gesticulant en tous sens. Se délectant de ce spectacle, le plus jeune des frères observait paisiblement la peur panique se transformer en incompréhension puis en abattement total. Quand la certitude de leur mort imminente fut bien ancrée en eux, le Petit Poucet leur apprit qu’il pensait pouvoir les ramener à la maison, à condition de le suivre scrupuleusement. Hagards, et prêts à se raccrocher à n’importe quel espoir, les six frères acquiescèrent avec empressement. Ils se mirent en marche, et remontèrent la piste tracée avec intelligence par le Petit Poucet à l’aide de ses petits cailloux blancs. Ce dernier imposait une allure soutenue, et le frère estropié prit progressivement du retard, malgré ses appels réguliers. A un endroit précis sur le chemin, le Petit Poucet avait volontairement déposé deux cailloux, indiquant ainsi la présence à proximité d’un arbre arachnilia. Ce type d’arbre était une spécificité de cette forêt, assez rare mais facilement reconnaissable à leur tronc noir percé de fentes de diverses longueurs. Entièrement creux, l’arbre était en réalité rempli de minuscules araignées rouges carnivores, qui ne s’en prenaient à l’homme que pour se défendre, préférant la viande de plus petits animaux. Le Petit Poucet avança de quelques mètres puis demanda à ses frères de l’attendre en silence, pendant qu’il allait chercher le retardataire. A l’abri des regards, il se saisit d’une pierre de belle taille, visa le tronc de l’arachnilia, et tira de toutes ses forces. La pierre percuta l’arbre de plein fouet, le traversant de part en part. Aussitôt, des milliers de petites araignées rougeâtres jaillirent de l’ouverture, en quête de leur infortuné agresseur. En retrait, le Petit Poucet s’immobilisa, et retint sa respiration, se rendant pratiquement indétectable par ces peu sensibles créatures. Inconscient du danger, le dernier frère surgit bientôt du chemin, suppliant pour qu’on l’attende. En quelques secondes, des milliers d’araignées convergèrent dans sa direction. Il vit d’abord la masse grouillante foncer sur lui avant d’apercevoir un peu plus loin le sourire carnassier de son plus jeune frère. Il voulut hurler, mais il n’en eut pas le temps, il fut rapidement couvert de la tête aux pieds et pendant qu’elles le dévoraient de l’extérieur, d’autres arachnides toujours plus nombreuses entraient par sa bouche, son nez, ses oreilles et ses yeux. Son supplice fut de courte durée, et il ne resta bientôt plus de lui qu’un squelette en habits de forêt. Dès qu’elles furent retournées dans leur abri, le Petit Poucet s’élança en direction du reste de la troupe, mais, au lieu de s’arrêter à son niveau, il poursuivit sa course en s’écriant simplement d’un air apeuré : « elles l’ont eu, elles l’ont eu… Les araignées rouges ». Cela suffit à déclencher une nouvelle vague de terreur, tous gardaient en mémoire les histoires racontées au coin du feu par leurs parents. Ils ne furent donc pas longs à prendre leurs jambes à leur cou, à la suite de leur frère cadet. Alors qu’ils approchaient de la lisière de la forêt, le Petit Poucet bifurqua légèrement pour les mener à l’endroit où le ruisseau était le plus large et le plus profond. Profitant de leur peur et de leur désorientation, il leur indiqua d’un geste qu’il leur fallait traverser à la nage. Sans leur laisser le temps de réfléchir, il se jeta lui-même dans l’eau tumultueuse et entama les quelques mètres qui séparaient les deux rives. L’un après l’autre, ses frères exécutèrent les mêmes gestes, luttant à la force de leurs bras contre le courant. Au contact de l’eau, les éponges que le Petit Poucet avait disséminées dans les diverses poches de son frère commencèrent à gonfler, et à s’alourdir. Quand celui-ci comprit que quelque chose allait de travers, il se trouvait déjà au milieu du ruisseau, et les éponges totalement imbibées l’entrainaient inexorablement vers le fond. Il appela au secours, mais trop concentrés sur leur propre traversée, ses frères ne lui accordèrent aucune attention. Seul le Petit Poucet s’était retourné et le dévisageait d’un air féroce. Sa deuxième tentative d’appel se transforma en un gargouillis pathétique quand l’eau pénétra dans sa trachée. Suite à quoi il fut englouti purement et simplement par le ruisseau. Trempés, frigorifiés et au bord de la folie, les autres garçons ne constatèrent la disparition d’un des leurs qu’une fois échoués sur la berge opposée. Ils réalisèrent également qu’ils n’étaient plus qu’à quelques dizaines de mètres de la maison et se précipitèrent dans cette direction. Arrivés à destination, ils se collèrent à la porte pour écouter.


Il faut dire qu’entre-temps, au retour de leur sinistre forfait, les bûcherons eurent l’agréable surprise de trouver dix écus à leur intention, ancienne dette du Seigneur du Village, et qu’ils n’attendaient plus. Officiellement, cette somme était la compensation pour l’accueil affable, le gite et le couvert offerts au Seigneur et quelques-uns de ses amis lors d’un passage dans la vallée. Officieusement, cette générosité peu commune avait pour cause le dévouement total de la bûcheronne qui, à l’insu de son mari, avait « personnellement » contribué à divertir les hommes en présence. En tout état de cause, cet argent était un don du ciel, et ils en profitèrent pour s’offrir un véritable festin. Une fois rassasiés, devant le spectacle de cette nourriture encore abondante et du si grand nombre de chaises vides, la bûcheronne s’effondra en larmes. Elle accusa son mari d’avoir assassiné ses enfants, de les avoir laissés se faire dévorer par les loups, et seule une immense gifle fut en mesure de lui imposer le silence. Entendant les remords de leur mère, les cinq frères, situés de l’autre côté de la porte, signalèrent leur présence à grand renfort de cris. Les retrouvailles furent joyeuses, vaguement entachées par le décès de deux des membres de la famille. La bûcheronne se consolait en se disant que Pierrot, son préféré, l’ainé de la fratrie, et le seul rouquin comme elle, se trouvait en bonne santé. Alors qu’il espérait être élevé au rang de héros, le Petit Poucet fut jugé coupable (sans qu’ils ne se doutent une seconde à quel point il l’était) de la disparition de ses frères et enfermé dans un étroit cagibi. Il ne participa aucunement à l’orgie gastronomique à laquelle furent invités ses ainés, c’est tout juste si on lui donna un os à ronger. Les dents serrées, maudissant le sort qui l’accablait, le Petit Poucet avait déjà compris que cet état de « grâce » ne durerait que le temps de dépenser jusqu’au dernier centime des dix écus.

Cela ne prit guère de temps, l’économie et le raisonnement n’étant pas les points forts des deux bûcherons. La famine revint, et avec elle les mêmes conclusions : sans argent, ils ne pouvaient plus assumer leurs enfants. Ils décidèrent une nouvelle fois de les perdre, si loin dans la forêt qu’ils leur seraient impossible de rebrousser chemin. Le Petit Poucet, qui guettait depuis quelques jours déjà, ne perdit pas un mot de la conversation, et, loin de s’en préoccuper, réfléchit calmement aux futures actions à mener. Comme la première fois, il se leva aux aurores pour aller récupérer les précieux cailloux blancs, ainsi que deux ou trois autres accessoires qui pourraient se révéler utiles à ses projets. Mais son enthousiasme s’envola vite quand il s’aperçut que la porte de la maison était verrouillée à double tour. Il chercha par tous les moyens un accès vers l’extérieur mais dut s’avouer vaincu. Dépité, il reprit le chemin de son lit, ne sachant comment réagir à cette fâcheuse nouvelle. Ça n’est qu’au moment du petit déjeuner, alors que leur mère distribuait à chacun de ses enfants un morceau de pain, que le Petit Poucet sut comment résoudre l’un de ses problèmes. Il glissa discrètement la nourriture dans sa poche, projetant de semer les miettes sur leur passage, comme il avait, jadis, laissé tomber un à un les petits cailloux blancs. Vint le départ où tous avancèrent d’abord d’un bon pas puis de plus en plus péniblement à mesure qu’ils s’approchaient du cœur de la forêt. Quand ils atteignirent l’endroit le plus touffu et le plus sombre, les bûcherons s’éclipsèrent et les abandonnèrent là, sans autre forme de procès. Même le Petit Poucet, pourtant confiant en sa capacité à retrouver le chemin du retour, se sentit intimidé par l’environnement suffocant et hostile qui les entourait de toute part. N’ayant pu préparer ses manœuvres, faute de pouvoir sortir de chez lui, il se fit la réflexion qu’il allait devoir improviser, l’occasion étant trop belle pour la laisser filer. Alors qu’il s’apprêtait à rassurer ses frères, il réalisa avec horreur que ses miettes de pain avaient tout bonnement disparu. Il ne fut pas long à saisir que les oiseaux s’en étaient régalés, les plongeant ainsi dans une situation des plus dramatiques. Ils marchèrent au gré du hasard, ne réussissant qu’à s’égarer davantage, et ainsi accroître leur peur déjà quasi-panique. La nuit les enveloppa bientôt d’un grand manteau noir, que seuls quelques éclats de lune venaient troubler distraitement. Des bourrasques de vent faisaient grincer les arbres, et onduler les ombres qui les submergeaient. L’épouvante des cinq garçons atteignit son paroxysme quand résonna, au loin, les hurlements affamés d’une meute de loups. Comme si tout cela ne suffisait pas, une pluie battante s’abattit sur leurs têtes, et ils furent rapidement transis de froid, trempés jusqu’aux os, glissant sur les racines humides, tombant lourdement dans la boue, s’enfonçant parfois jusqu’aux cuisses. De temps à autre, les frères entendaient une brindille casser à proximité, ou une pomme de pin tomber sur le sol, mais la pluie masquait tous les autres sons, leur conférant un sentiment d’impuissance et de vulnérabilité. La forêt toute entière semblait retenir son souffle et se demander comment se débarrasser de ses jeunes visiteurs. Pris d’une soudaine inspiration, le Petit Poucet repéra un arbre qui paraissait sortir du lot, et entama son ascension. Au cours de son escalade, une idée diabolique germa dans son esprit. Parvenu au sommet, il distingua au loin une lueur, comme celle d’une chandelle ou d’un feu de cheminée, mais cria à ses frères : « il me semble apercevoir une lumière, mais je suis bien trop petit pour en être certain, Pierrot, tu devrais me rejoindre, toi seul peux nous sauver ». L’aîné ne se fit pas prier, tout valait mieux qu’attendre la mort au pied de l’arbre. Il avait presque atteint la cime quand son petit frère lui indiqua une branche à laquelle il pouvait s’accrocher sans risque. Il la saisit avec conviction et commença à se hisser dessus, lui faisant supporter tout son poids. Il y eut un terrible craquement et la branche s’affaissa d’un cran, sans rompre. Cela suffit pourtant à déséquilibrer Pierrot, qui, tel un oiseau, fit de grands moulinets avec ses bras dans une vaine tentative pour conserver l’équilibre. Il eut juste le temps de voir le petit signe de la main que lui adressa son frère avant de tomber à la renverse, se broyant les os sur les multiples branches qui parsemèrent sa chute. Il était mort avant que son corps disloqué ne touche la terre ferme. Le Petit Poucet descendit juste après, expliquant avec des trémolos feints dans la voix le malheureux accident auquel il venait d’assister. Il convainquit ses trois derniers frères (tous désormais privés de leurs jumeaux) de se diriger vers l’hypothétique lueur, seul espoir de survie. Après maints doutes, pleurs et découragements, ils sortirent enfin du Bois, choqués, grelottants mais vivants. Une maison se dressait devant eux, et la lumière qu’ils avaient recherchée avidement au cours de leur longue errance provenait distinctement de l’intérieur. Se croyant sauvés, ils frappèrent hardiment à la porte, afin de profiter de la chaleur du feu, et demander le gîte pour la nuit. En effet, qui n’aurait pas pitié de pauvres enfants égarés dans la forêt et effrayés par l’incroyable épreuve qu’ils viennent d’affronter ?


La femme qui leur ouvrit ne put cacher son effarement devant le spectacle misérable qu’offraient les quatre frères. Parlant tous en même temps, ils expliquèrent leur situation tant bien que mal, tout en requérant la charité pour la nuit. Malheureusement, le hasard avait voulu qu’ils frappent à la porte d’un Ogre, particulièrement friand de petits enfants. La femme comprit cependant que la seule chance pour ces garçons de passer la nuit était de les cacher dans la maison, à l’insu de son mari. Ainsi les laissa-t-elle entrer et se sécher autour du feu, pendant qu’un mouton entier tournait sur la broche, pour le seul dîner de l’Ogre. A peine eurent-ils le temps de se réchauffer que de grands coups vinrent ébranler la porte d’entrée. La femme exhorta les frères à se cacher immédiatement sous le lit, et accueillit son mari avec un sourire figé. N’y prêtant pas la moindre attention, il l’écarta de son chemin et se dirigea droit vers le mouton, pour en arracher un énorme morceau sanguinolent avec ses dents acérés. Il réclama ensuite du vin, en grande quantité, car sa journée lui avait donné soif. Mais alors qu’il allait porter le premier verre à ses lèvres, il releva la tête et se mit à humer l’air. « Je sens la chair fraîche », vociféra-t-il en se levant. Comme un dément, il se mit à renifler bruyamment tout en se rapprochant dangereusement du lit. Sa femme tenta bien de faire diversion, en lui proposant un veau, deux moutons et un demi-cochon mais rien n’y fit. Sans effort, il souleva d’une main le lit et de l’autre attrapa avec un grognement appréciateur les enfants mortifiés. « Voilà des morceaux de choix pour mes amis qui doivent me rendre visite demain », s’écria-t-il, avant d’ajouter : « femme, prépare une bonne sauce que je les fasse mijoter toute la nuit, ils n’en seront que plus savoureux ». Dans le même temps, il avait saisi un grand couteau et l’aiguisait consciencieusement sur une pierre, dans l’objectif de préparer au mieux ses victimes. Les quatre frères avaient affaire au plus cruel de tous les ogres et ne pouvaient donc espérer une quelconque clémence de sa part. Cependant, le Petit Poucet choisit cet instant pour prendre la parole : « Monsieur, écoutez-moi, je vous en conjure. Pour réussir un bon plat, il faut nécessairement du gras autour de la viande, tout cuisinier aguerri vous le dira. Or, de nous quatre, seul mon frère de droite possède davantage que la peau sur les os. Ne pensez-vous pas que, par conséquent, il serait préférable pour vous et vos amis de nous offrir un copieux repas et une bonne nuit de repos ? Nous n’en deviendrions que plus tendres et délicieux au réveil ! ». L’Ogre, qui tenait levé son couteau tranchant comme une lame de rasoir, sembla réfléchir aux propos du plus jeune garçon. « Ma foi », dit-il en se grattant sa barbe naissante, « tu dis vrai, vous trois n’êtes pas bien épais, et ça serait pitié que de vous cuire en l’état ». « Femme, assure-toi qu’ils mangent et boivent tout leur soûl, voire même un peu plus encore », ordonna-t-il, avant de se tourner vers le seul frère présentant un léger surpoids, qui n’était pourtant pas dû à l’excès de graisse, mais à une maladie d’enfance qui déformait son corps. « Quant à toi, tu me parais tout à fait à point, tu donneras un excellent goût à ma sauce », déclara-t-il en soulevant le garçon par les pieds. Ce dernier se mit alors à crier, appelant ses frères à la rescousse, mais il n’obtint que deux regards fuyants et un clin d’œil explicite du Petit Poucet. Ses cris se transformèrent rapidement en hurlements d’agonie quand l’Ogre le jeta tout entier dans la marmite bouillante. L’image de son corps défiguré par les brûlures et le son atroce de ses râles de douleur accompagnèrent les trois survivants jusque dans la chambre à coucher, où ils furent priés de passer la nuit…


La femme les installa dans un grand lit, similaire à celui qui, dans la même pièce, était occupé par les trois filles de l’Ogre, déjà endormies. Celles-ci représentaient la fierté de leur père car, comme lui, elles disposaient déjà d’un goût immodéré pour la cruauté. Leurs petits yeux gris et ronds reflétaient la méchanceté de leurs pensées, et semblaient toujours à l’affût d’un mauvais coup à réaliser. Elles avaient également hérité de leur géniteur un nez crochu et disgracieux, une bouche qui leur mangeait la moitié du visage, avec des dents longues et tranchantes, encore séparées les unes des autres par de vilains trous dans la mâchoire. La seule chose qui n’était pas repoussante chez ces Ogresses se trouvait dans leur teint de peau, légèrement rosé et lisse. Mais l’explication de ce phénomène faisait froid dans le dos : ce teint venait de l’habitude qu’elles avaient de planter leurs dents dans la chair de petits enfants et d’en aspirer tout le sang encore chaud et visqueux. C’est donc dans le plus grand silence que les trois garçons s’allongèrent dans le lit, guettant anxieusement un éventuel bouleversement dans les respirations régulières des Ogresses. Le Petit Poucet remarqua en passant que ces dernières portaient chacune une couronne d’or sur la tête, et enregistra précieusement l’information. Puis il s’installa au milieu du lit, entre ses deux frères, sans leur laisser le loisir de protester. Terrassés par la tension des dernières heures, ils tombèrent rapidement dans un profond sommeil. Seul le Petit Poucet garda consciencieusement les yeux ouverts, et l’esprit alerte. Même s’il ne maitrisait pas la situation, il se sentait capable de se sortir de ce mauvais pas, tout en tirant son épingle du jeu. Néanmoins, il devinait que le temps lui était compté, et qu’il devait donc passer à l’action hâtivement. Il attrapa donc le bonnet qu’il avait sur la tête, et le déchira de part en part. Il arracha un petit morceau de tissu, et le roula entre ses mains pour lui donner la forme d’une boule grossière. Délicatement, il enfonça cette boule dans l’oreille de son frère qui dormait sur le côté, face au mur. Puis, avec le reste du tissu, il parvint, non sans quelques difficultés, à faire le tour de la tête de son autre frère, afin de former un bâillon. Fort heureusement, ce dernier respirait par le nez et ne fut donc pas incommodé par l’étrange manœuvre du Petit Poucet qui, lui, voyait dans le bon déroulement de ses projets, un signe du destin. Quand il fut assuré que tout était prêt, il s’accorda deux courtes minutes pour respirer, se détendre, et réduire son rythme cardiaque que son action précédente avait conduit à s’emballer. Il s’approcha ensuite du corps de son frère réduit au silence et, lentement, minutieusement, le poussa vers le bord du lit. Il lui fallut près de trente minutes harassantes pour l’amener à destination, et le Petit Poucet crut même que tous ses efforts allaient être réduits à néant quand, au dernier moment, son frère s’agita en émettant un léger grognement. Il s’immobilisa instantanément et retint son souffle, de grosses gouttes de sueur coulant le long de sa nuque, mais ça ne se révéla finalement qu’une fausse alerte. Son frère redevint silencieux et reprit le cours de ses rêves, apparemment agités. Le Petit Poucet n’attendit pas plus longtemps, il mobilisa toutes ses forces et dans une dernière brusque poussée, projeta son frère hors du lit. Après cela, tout s’enchaina à une vitesse incroyable. En tombant, le garçon percuta violemment la table de nuit, et s’entailla le crane. La lampe de chevet, posée sur cette même table de nuit, tituba avant de se briser sur le sol dans un bruit qui, aux oreilles du Petit Poucet, parut assourdissant. Pourtant, la boule de tissu improvisée fut parfaitement efficace, puisque le deuxième frère ne réagit en aucune manière aux évènements. Quant à celui allongé sur le sol, il s’éveilla avec un cri de douleur qui fut presqu’entièrement étouffé par le bâillon. Mais la chute de la lampe avait également sorti les trois Ogresses de leur sommeil et, visiblement mécontentes, elles cherchaient l’origine de leur réveil inopiné. Pressentant le danger, le frère blessé se tut immédiatement, mais le sang qui coulait de son crane attira l’odorat développé des trois Ogresses. En un rien de temps, elles se jetèrent sur le malheureux, et tandis que l’une posait sa bouche sur l’entaille encore béante, les deux autres mordirent à pleines dents dans un bras et une cuisse. Alors que le jeune garçon tentait de hurler sa souffrance à travers son bâillon, son fluide vital était goulûment avalé par les Ogresses dans un écœurant bruit de succion. Aux premières loges du spectacle, tout en surveillant le sommeil de son désormais dernier frère, le Petit Poucet se faisait aussi invisible que possible. Une fois rassasiées, les Ogresses retournèrent dans leur lit, et se rendormirent aussitôt, laissant derrière elles un cadavre d’une blancheur immaculée. Dès qu’il fut certain que tout danger était écarté, le Petit Poucet entreprit de remonter le corps de son frère sur le lit, ce qu’il réussit finalement après maintes tentatives infructueuses. Epuisé mais satisfait, il trouva encore le courage d’aller subtiliser les couronnes d’or des trois Ogresses pour en couvrir sa tête ainsi que celles de ses deux frères. A peine avait-il terminé l’échange qu’il entendit l’Ogre monter à tâtons dans la chambre, la lame de son grand couteau reflétant l’éclat pâle de la lune qui pénétrait par la fenêtre. A n’en pas douter, il était venu achever l’exécution qu’il avait consenti, avec regrets, à repousser au lendemain. Le Petit Poucet connut alors un instant de panique : et si son petit stratagème ne suffisait pas à abuser leur agresseur ? Il se retint de s’enfuir à toutes jambes, sachant qu’il n’irait pas bien loin, et sentit avec horreur l’énorme main de l’Ogre s’approcher de son visage. Elle se posa sur sa tête et les doigts se refermèrent sur la couronne d’or. Durant une seconde, la scène se figea puis, alors que le Petit Poucet s’attendait à sentir le froid de la lame sur sa peau, l’ombre du géant s’éloigna du lit. Quelques secondes plus tard, un gargouillis indescriptible émana du lit voisin, et l’Ogre, guilleret, retourna se coucher auprès de sa femme. Le Petit Poucet comprit que cet étrange son provenait du sang qui jaillissait par saccades des gorges ouvertes des trois Ogresses…


Tétanisé, le Petit Poucet entendit bientôt les ronflements sonores de l’Ogre, et cette mélodie dissonante le sortit finalement de sa torpeur. Il réveilla en douceur son frère et, avant que celui-ci ne l’assaille de questions, lui ordonna de s’habiller en vitesse et de le suivre. Les deux survivants sortirent de la maison, traversèrent le jardin et enjambèrent la palissade. Une fois sains et saufs de l’autre côté de l’habitation, ils avisèrent un chemin et, sans savoir où il les menait, l’empruntèrent en courant aussi rapidement que leurs jambes le leur permettaient. La nuit était encore au plus noire, et les deux garçons ne distinguaient pas les aspérités de la route, ce qui les conduisit à de nombreuses chutes et blessures superficielles, sans que pour autant leur allure en soit ralentie. Ils ne s’arrêtèrent de courir que lorsque leurs poumons devinrent si douloureux qu’ils craignaient de les voir éclater dans leurs poitrines. Et encore ne s’autorisèrent-ils qu’à marcher, sans faire de halte, pour mettre un maximum de distance entre l’Ogre et eux. Le Petit Poucet ayant raconté à son frère les derniers évènements dans la chambre, aucun des deux n’avaient très envie de savoir le sort que leur réserverait l’Ogre si jamais il mettait la main sur eux. Rattrapés par la fatigue accumulée ces derniers jours, le Petit Poucet ne fut bientôt plus en mesure d’avancer, et il le fit savoir à son aîné. Ce dernier, physiquement résistant et en partie reposé par ses quelques heures de sommeil, lui jeta un regard méprisant dans lequel se lisait néanmoins la peur de se retrouver tout seul sur ce chemin, en pleine nuit. Conscient de ses faiblesses, le Petit Poucet s’était attendu à atteindre son point de rupture à un moment donné, et il était même surpris d’avoir tenu aussi longtemps. C’est pour cette raison qu’il avait choisi de ne pas abandonner son frère dans la maison de l’Ogre, sachant pertinemment qu’il aurait besoin de sa force pour le conduire à bon port, quelque soit d’ailleurs leur destination. « Je peux encore t’être utile », murmura le Petit Poucet, « et je ne serai pas un énorme fardeau pour toi, étant donné mon petit gabarit ». Le grand frère acquiesça en silence, souleva le Petit Poucet sans difficulté, et le jeta sur son épaule comme il aurait fait d’un vulgaire ballotin de bois. La position était loin d’être confortable mais l’allure soutenue du marcheur compensait largement ce désagrément. Ce qu’ils ignoraient, et qu’ils n’allaient pas tarder à apprendre, c’est que les longues distances ne représentaient aucunement un frein aux déplacements de l’Ogre, car il possédait de bien pratiques et peu communes chausses. Quand il se réveilla au petit matin, il envoya sa femme vêtir les trois garçons de la veille, riant sous cape de sa future réaction devant la macabre surprise. Pour être macabre, elle le fut, mais pas exactement comme l’Ogre l’avait imaginée. En effet, arrivée dans la chambre, la femme découvrit avec horreur le cadavre exsangue d’un des garçons puis les corps sans vie de ses filles, la tête à moitié tranchée, baignant littéralement dans leur propre sang et, sans doute, celui de leur précédent repas. Ne pouvant supporter ce spectacle plus longtemps, elle s’évanouit et s’affaissa sur le sol, imbibé du sang de ses enfants. Ne la voyant pas redescendre et commençant à trouver le temps long, l’Ogre décida de la rejoindre pour voir ce qui la retenait ainsi. Il entra précipitamment dans la chambre et trébucha sur sa femme évanouie, avant de s’effondrer sur le lit de ses filles, les faisant alors osciller de la tête, comme d’affreuses marionnettes. C’est devant les ouvertures béantes de leurs cous que l’Ogre réalisa sa terrible méprise, et que sa colère s’enflamma comme un fétu de paille. Sa seule consolation résida dans le constat satisfaisant que ses trois Ogresses avaient, au moins, achevé leurs vies sur un cruel et succulent festin, en la personne d’un des trois frères. Cependant, ce réconfort fut de courte durée et bientôt le besoin irrépressible de vengeance et de massacre reprit le dessus. Il attrapa un gros pichet d’eau et le vida sur le visage de sa femme, qui se releva en poussant un cri : « apporte moi vite mes bottes de sept lieues, femme, que je retrouve ces deux morveux. Une fois que je les aurai attrapés, je te promets que je leur ferai passer le goût de la fourberie, et qu’ils me supplieront d’en finir avec eux alors que je les dépiauterai morceau par morceau ». Ces bottes donnaient en effet la faculté à leur détenteur d’effectuer plusieurs kilomètres en seulement quelques enjambées. L’Ogre n’avait donc aucun doute quant à la réussite de son entreprise, et se mit aussitôt en chasse. Il parcourut les campagnes alentours, traversant les forêts en quelques sauts, enjambant les plus grosses rivières comme s’il s’agissait de petits ruisseaux, escaladant les montagnes en quelques minutes, sans pour autant apercevoir ses deux ridicules proies. Pendant tous ses déplacements, il hurlait à qui voulait bien l’entendre les pires obscénités et les pires promesses de châtiments à l’encontre des deux frères qui avaient eu l’outrecuidance de s’en prendre à ses chères filles, sans jamais remettre en cause son propre rôle dans cette histoire. A force de recherches, il finit par arriver sur le chemin que suivaient, de plus en plus difficilement, le Petit Poucet et son porteur. Heureusement, ils avaient entendu les vociférations de l’Ogre, et, le voyant approcher, le Petit Poucet exhorta son frère à se cacher dans un grand rocher creux, situé à quelques mètres de là. Ils se laissèrent tomber à l’intérieur, et surveillèrent les allées et venues de leur poursuivant. Le hasard avait voulu qu’ils se retrouvent à une centaine de pas de la maison de leurs parents, il leur suffisait donc d’attendre le départ de l’Ogre pour rentrer, enfin, chez eux. Fatigué par sa longue marche, ce dernier décida de se reposer un instant, s’installa contre le rocher dans lequel s’étaient réfugiés les garçons et se mit à ronfler si fort que le sol en tremblait. Le Petit Poucet vit là le moyen d’en finir une fois pour toutes avec sa fratrie. Il indiqua à son frère de rester silencieux et immobile, et s’approcha de l’Ogre endormi, pour lui ôter ses bottes. Cela se révéla être un jeu d’enfant, et le Petit Poucet les enfila immédiatement. Comme il l’avait supposé, les bottes étaient magiques : bien trop larges pour lui au départ, elles se métamorphosèrent en un clin d’œil pour épouser parfaitement ses jambes. Son frère n’avait rien perdu de la scène, et l’espoir de se retrouver prochainement en sécurité suintait par tous ses pores. Pourtant, c’est la dernière chose à laquelle il s’attendait qui se produisit, le Petit Poucet donna un violent coup de pied dans la cuisse de l’Ogre qui se réveilla en grognant, puis s’évanouit en quelques bonds. Saisissant la traitrise, l’aîné mobilisa ses dernières forces et fonça vers son domicile. Il n’alla pas très loin, l’Ogre, le voyant déguerpir, souleva le rocher et le projeta sur le garçon. Le bloc s’écrasa sur sa tête et le transforma instantanément en une bouillie de sang et d’os…


Equipé des bottes de sept lieues, le Petit Poucet sifflotait gaiement, grisé par la vitesse et presque apaisé par l’assouvissement de sa vengeance. Tout s’était déroulé à merveille, sans qu’il n’ait à déplorer la moindre blessure, il ne lui restait plus qu’à jouer le dernier acte, avant de prendre un nouveau départ. Grâce à ces extraordinaires bottes, sa petite taille ne représentait plus un handicap, avec elles, plus rien ne lui serait impossible. C’est sur ces belles pensées qu’il arriva devant la maison de l’Ogre. Alors qu’il leur avait fallu toute la nuit pour réaliser le trajet dans l’autre sens, le Petit Poucet ne mit que quelques minutes à parcourir la distance retour. Il frappa à la porte d’entrée, mais ne reçut aucune réponse, bien qu’il lui semblait entendre des sanglots venant de l’intérieur. Il posa sa main sur la poignée, pénétra dans la maison, et monta directement dans la chambre des Ogresses, là où il était sûr de trouver la femme qu’il cherchait. Cette dernière était en train de finir un bien morbide ouvrage quand le Petit Poucet débarqua dans la pièce. Avec des fils de différentes couleurs, elle avait recousu les gorges de ses filles, comme si le simple fait de masquer leurs blessures allait suffire à les ramener à la vie. Le résultat de ce travail était plus effrayant encore que le spectacle initial mais le jeune garçon ne s’en laissa pas perturber. Avec force et conviction, il indiqua sa présence à la femme en pleurs et expliqua dans quelle périlleuse situation se trouvait son mari l’Ogre. Une bande de brigands l’avait surpris tandis qu’il se reposait de sa longue course et l’avait menacé de l’occire séance tenante s’il ne leur fournissait pas tout son or. Le Petit Poucet raconta comment, l’ayant aperçu dans cette mauvaise posture, il lui avait proposé de venir avertir sa femme et récupérer tous ses biens pour le faire libérer. En guise de bonne foi, le garçon montra les bottes de sept lieues, remises par l’Ogre pour qu’il ne tarde point en chemin. La femme ne mit pas en doute le récit de son jeune interlocuteur, et lui donna toutes les pièces d’or que le couple avait accumulées. Elle avait déjà perdu ses trois filles, elle ne supporterait pas de perdre aussi son mari, qu’elle aimait malgré sa manie de dévorer les petits enfants. Le Petit Poucet remercia d’un signe de tête, et, hilare, prit la direction de la maison de ses parents, en évitant soigneusement de croiser l’Ogre qui rentrait, pieds nus et de fort mauvaise humeur, chez lui. Puis il entreprit de déposer sur le sol les pièces d’or, en commençant non loin de la porte de son domicile, et en les plaçant à intervalle régulier, de sorte qu’à chaque pièce ramassée on puisse apercevoir la suivante. De la même façon qu’il avait, dans un passé pas si lointain, tracé son chemin avec des cailloux blancs, il créa une piste « dorée », de la maison des bûcherons à celle de l’Ogre, qui traversait profondément la forêt. Avec les bottes, le Petit Poucet ne craignait plus de se perdre, car il pouvait quitter les bois en seulement quelques enjambées. Quand il eut achevé son œuvre, il ne lui restait, de la fortune de l’Ogre, plus qu’un grand sac vide, sans qu’il en soit ému le moins du monde. Il sauta jusqu’à la maison de ses parents, cogna à la porte et se cacha un peu plus loin. Les bûcherons sortirent, et aperçurent presque immédiatement la pièce d’or négligemment abandonnée dans les cailloux. Ils lancèrent un regard suspicieux de tous côtés et, ne voyant personne, se jetèrent avidement sur le trésor. C’est alors qu’ils distinguèrent la deuxième pièce, qu’ils coururent ramasser sans réfléchir plus avant. Satisfait, le Petit Poucet reprit la route et appliqua la même méthode au domicile de l’Ogre. Entre-temps, les amis de celui-ci étaient arrivés, et ce sont donc quatre Ogres passablement furieux qui remontèrent, dans l’autre sens la voie esquissée par le jeune garçon. Le Petit Poucet se posta dans un arbre à mi-chemin, et attendit l’inévitable rencontre. Juste avant qu’elle ait lieu, il descendit voir ses parents, et leur dit avec un sourire mauvais : « tous mes frères sont morts, par mes soins, mais ne soyez pas tristes, vous ne tarderez pas à les rejoindre ». Et il disparut, les laissant interloqués, et légèrement effrayés. C’est dans cet état, les bras remplis de pièces d’or, que les Ogres les rencontrèrent, dans une minuscule clairière au cœur de la forêt. Ils les attrapèrent avant même qu’ils ne songent à s’enfuir, chaque Ogre tenant dans ses mains les bras ou les jambes d’un des bûcherons. Ils tirèrent ensuite dessus, lentement, les écartelant ainsi vivants, jusqu’à ce que leurs membres s’arrachent de leurs troncs dans un terrible bruit de déchirement, en partie couvert par les hurlements inhumains des suppliciés. Pour faire bonne mesure, les Ogres dévorèrent ensuite les morceaux, même s’ils préféraient de loin la chair des petits enfants. N’ayant plus aucune raison de rester dans la région, le Petit Poucet se rendit à la Cour, où il proposa ses services en tant que messager du Roi. A l’aide des bottes de sept lieues, il prouva rapidement sa valeur et amassa beaucoup de biens. Il devint tellement prisé par ses Dames qui souhaitaient obtenir des nouvelles de leurs amants partis à la guerre qu’il dut même refuser un nombre croissant de propositions. Après quelques années de bons et loyaux services, il s’installa à la Cour et profita largement de ses richesses… THE END.


Ainsi prend fin la réelle biographie du Petit Poucet, fort différente de celle que vous aimez lire à vos chérubins. Comment cela peut-il être vrai, me direz-vous ? Rien de plus simple : un soir, alors que le Petit Poucet revenait d’un de ses voyages auprès de l’armée, le Roi l’invita à sa table et lui demanda de lui raconter comment il avait mis la main sur ces fantastiques bottes. Ce qu’il lui expliqua ce jour-là fut entièrement retranscrit et cité comme exemple de bravoure et d’intelligence, puis transmis de générations en générations, jusqu’à aujourd’hui…


4 vues0 commentaire

Posts récents

Voir tout

Commenti


bottom of page